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A Kinshasa, des citadins s’attaquent à l’immense défi de l’assainissement- Le Monde décembre 2021

« Les villes d’Afrique face à leur avenir » (2). La capitale congolaise produit 9 000 tonnes de déchets par jour, dont moins de 10 % sont collectés par la ville. Le recyclage du plastique par le secteur privé est devenu un secteur économique à part entière.

Ni l’orage ni les torrents de boue n’arrêtent les éboueurs dans leur course effrénée derrière les « pousse-pousse ». Des charrettes qu’ils vident dès qu’ils le peuvent, avant de les remplir à nouveau. Le quartier Saio abrite l’une des nombreuses décharges sauvages de Kinshasa, où s’amoncellent les déchets en tout genre. Au sommet de la colline d’immondices, une vingtaine de personnes côtoient des hérons blancs, charognards qui se nourrissent des ordures de la capitale de la République démocratique du Congo (RDC).

Pour certains pieds et mains nus, les glaneurs cherchent là des bouteilles de plastique. Au milieu de ce vaste cloaque, Chris expose fièrement des sacs bien remplis. « Avec mes collègues, nous avons réuni 12 paquets de 100 kg en deux jours », se réjouit ce journalier de 24 ans qui, avec ses quatre amis, vendra chacun de ces colis un peu plus de 33 euros à Clean Plast, une entreprise privée de recyclage.

Plastique puis paillettes

Fondée en 2018, la société s’est installée dans l’une des zones industrielles à proximité du centre-ville de la mégapole. Le long de l’avenue « des poids lourds », les cheminées des plus grandes usines kinoises lâchent leur fumée noire. Derrière le portail de Clean Plast, un fourgon décharge le plastique récolté directement sur une balance. Il sera ensuite pesé, trié, lavé et broyé. « On revend des paillettes à des entreprises indiennes ou libanaises notamment. Avec, ils en font des tables, des chaises, des bassines, des objets qu’on achète aussi ici, dans tout le pays »,explique Alexander Bamanisa, fondateur de Clean Plast, qui a pour ambition, à terme, « de fabriquer lui-même ces produits ». Sous le regard du contremaître indien, les ouvriers congolais actionnent les machines qui déchiquettent d’anciens bidons.



Depuis son retour en RDC après ses études d’urbanisme en France, Alexander Bamanisa en est convaincu : le recyclage, c’est l’avenir. Cet entrepreneur issu d’une famille d’industriels a commencé par organiser le ramassage de la matière première avant de se lancer dans sa transformation. « On a mis près de deux ans à obtenir l’agrément et une délégation de service public : normalement la gestion de la salubrité relève de l’Etat. » Aujourd’hui, sa société travaille avec près de 3 000 glaneurs de plastique qui se rendent à l’un des 16 points de collecte à travers la ville, pour la plupart accolés aux déchetteries publiques.

« On se retrouve avec des districts entiers dont les routes sont impraticables pour les camions poubelles, sans caniveaux et sans benne. » Joël Kyana, urbaniste

Sur soixante décharges construites par l’Union européenne dans le cadre du programme d’appui à l’assainissement, qui a pris fin en 2015, seule une dizaine sont encore en fonctionnement à Kinshasa. Dans l’une d’entre elles, située dans la commune de Ngiri-Ngiri, des femmes ont installé des tables pour servir un plat local, le foufou, à la pause déjeuner, au milieu des détritus. Et dans la « cité », l’immense banlieue de la capitale, inutile d’attendre le passage d’un des vingt camions de ramassage de la Raskin, la régie d’assainissement municipale. Ici, la majorité des ordures ménagères sont collectées par des éboueurs informels qui les entassent dans des dépôts illicites, en échange de quelques francs congolais.

« Les autorités observent mais ne planifient rien. On se retrouve avec des districts entiers dont les routes sont impraticables pour les camions poubelles, sans caniveaux et sans benne », constate l’urbaniste Joël Kyana. « Et la pression démographique n’arrange rien », poursuit l’enseignant à l’Institut supérieur d’urbanisme et d’architecture. Aujourd’hui, personne ne sait avec précision combien d’habitants compte la première ville francophone au monde. Douze, quinze, dix-huit millions ou plus, le total varie selon les sources. Mais une chose est sûre : l’unique centre d’enfouissement disponible pour les 24 communes ne suffit pas à avaler les déchets de tous les Kinois. « Neuf mille tonnes sont produites par jour. Et on en enlève moins de 10 % », déplore Germain Mpundu, coordinateur du projet communal Kin Bopeto, du lingala – langue la plus parlée dans l’ouest du pays – qui signifie « Kinshasa propre ».

Ce programme s’est pour le moment concentré presque exclusivement sur la Gombe, le bouillonnant centre des affaires. Chaque jour, les larges carrefours sont balayés et les égouts sont curés, mais les ordures n’ont toujours pas disparu du paysage. Ici, les bacs de tri installés tous les cent mètres restent vides et les bouteilles ou canettes sont jetées au sol juste à côté. Pour changer les habitudes, il faut « faire évoluer les mentalités et apprendre aux citadins à faire de la propreté une priorité », exhorte le fonctionnaire. Une tâche d’autant plus ardue que le budget de Kin Bopeto, adopté en octobre 2019, a été amputé de 30 % trois mois plus tard : à cause du Covid-19, le gouvernement congolais a réduit toutes les dépenses publiques.

Aujourd’hui, des entreprises locales privées se substituent donc à l’Etat en matière d’assainissement. Une dizaine se sont lancées dans le recyclage, selon les estimations de la mairie. « Il y a un véritable engouement pour les thématiques environnementales parmi les créateurs d’entreprise », assure Laurianne Kamuyi, une Congolaise sensibilisée à cette question pendant ses études en Corée du Sud. En 2015, alors qu’elle s’apprête à rentrer passer ses vacances en RDC, la jeune femme est interpellée par la police coréenne. « On m’a dit : “Madame, vous êtes une récidiviste !” J’ai d’abord cru à une mauvaise blague. On m’a expliqué que je n’avais pas trié correctement mes poubelles pendant un an ! Et j’ai dû payer plus de 1 000 dollars d’amende [soit près de 900 euros]», raconte-t-elle. Après cet électrochoc, l’idée de changer les choses dans son pays ne l’a plus quittée.

Privatiser la collecte

En cette matinée de novembre, la diplômée en gestion des ressources humaines s’apprête à présenter son projet de tri et de collecte des détritus devant un parterre d’investisseurs belges à Silkin Village, un des incubateurs de start-up de la capitale. « Je suis la seule femme congolaise à entreprendre dans ce secteur », revendique-t-elle dès le début de son intervention. Son objectif est de récolter un maximum de fonds pour étendre ses ambitions.


En janvier 2019, Laurianne Kamuyi a lancé sa première initiative à Camp Riche, une zone populaire de la ville. Epaulée par une dizaine d’éboueuses, elle a fait du porte-à-porte et convaincu plus de 200 familles de s’abonner à son service privé. « Au début, on a offert des compensations pour les motiver à trier et puis, progressivement, la pratique s’est installée », se félicite-t-elle. Un programme plus large, avec pour objectif de fidéliser 1 million de foyers d’ici à 2023, sera lancé en janvier prochain : le ramassage à domicile des ordures, déjà triées, pour 1 dollar mensuel. Une offre bien en deçà du marché actuel puisque les Kinois dépensent en moyenne 10 dollars par mois pour les services d’assainissement, selon une étude réalisée par le cabinet Pyramide Business pour le gouvernorat de l’agglomération.

L’entrepreneuse compte ainsi booster l’économie circulaire de la filière en répondant à la demande des recycleurs locaux. « Nous pourrons les fournir facilement en verre, en plastique ou en carton. » Pour l’heure, ces sociétés n’ont pas accès à la matière première puisque les déchets sont éparpillés dans l’immense capitale.



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